Vivre est-ce si simple? La vie est fragile, lorsque la maladie est là, l'écriture, la parole et l'amitié donnent sens...
10 Février 2011
"Roseune jeune femme rwandaise ancienne patiente de L. que nous connaissions déjà là-bas soit depuis trois ans et qui avait eu un parcours du combattant avec des chimios à l'hôpital T., bénéficiait à son arrivée à l'USP d'un bain qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps et elle décédait dans les heures suivantes à bout de tant de lutte. Elle avait survécu deux ans après la naissance de sa fille alors que le chirurgien ne lui donnait pas plus de quelques mois et encore... Elle a tenu pour que sa fille ait le temps de la connaître. L'aîné avec déjà environ 7 ans ne l'inquiétait guère. Le mari ,congolais, affolé et sensible devant l'altération de l'image corporelle ne supportait pas les visites et culpabilisait énormément de ne pas avoir eu le courage de se rendre en soins palliatifs le jour du décès. Cette jeune femme avait eu recours à tout ce qui pouvait s'offrir à elle pour la sauver, marabout, médecine allopathique, groupe de prière protestant, chimiothérapie... Les tentatives diverses et variées lui ont donné de l'énergie pour chercher à lutter mais elles furent vaines: son souhait était de guérir.
A la chambre mortuaire les proches tous d'origine africaine ont souhaité une levée du corps selon leur rite tout en faisant appel à nous pour la bénédiction du corps et une prière oecuménique d'adieu. Nous étions deux de l'aumônerie, ce qui m'a beaucoup surprise à l'époque c'était le déferlement de pleurs et plaintes, de désolation rituelle, qui sont expressifs et partent des entrailles, j'étais comme submergée par ces sanglots enchaînés, cadencés par une lamentation sans fond. Le frère P. et moi-même nous nous sommes regardés en nous demandant désespérément comment nous allions pouvoir procéder dans ce contexte qui nous dépassait...
Étonnant: à peine l'entourage en présence du corps de Rose habillée comme une mariée selon le rituel toute de blanc avec un diadème et des gants d'une blancheur nacrée, d'une beauté désespérante... Et la voix du frère P. à peine balbutiée que le recueillement s'instaure en un clin d'oeil, un silence recueilli à en couper le souffle... Le mari nous a proposé ensuite de participer aux funérailles, le frère P. ne pouvait s'y rendre je me proposais donc vaillamment et en même temps touchée par le désespoir de ce mari jeune qui se retrouvait avec deux enfants de bas âge.
Je pars donc en pleine banlieue parisienne à Ste G. près de C. dans ses décors où la population africaine est principale. Ce fut toute une aventure déjà pour retrouver la maisonnée dans les recoins éloignés ensuite pour assister à des rites si différents des nôtres.
Réfugiée dans un groupe protestant durant le temps de sa maladie, Rose souhaitait des funérailles à l'Eglise et ensuite au cimetière, le mari a laissé libre cours au rituel africain basé sur une relecture des raisons de la maladie, une recherche des raisons du décès, présence d'un esprit maléfique dans la famille? Résurgence d'un malédiction ancienne, mauvais sort qu'il s'agit de conjurer? Le mari prêtait serment de trouver la cause et d'essayer d'y remédier par la suite...
Le mari et les proches me convient ensuite pour le repas d'adieu pour les jours suivants.
Ce fut un repas en soirée où la famille est supposée clôturer une partie du deuil pour relancer chacun dans la vie. J'arrivais malencontreusement en petite tenue sans apparat, un pantalon et une chemise sans anecdote, je dénotais autour des somptueuses robes africaines et costumes d'hommes élégants festifs!!! Effectivement je n'avais pas tout compris mais ma présence leur faisait plaisir cela maintenait le lien. Pendant ce dîner avec une bonne cuisine du pays, j'y ai goûté pour la première fois du manioc!!! Accompagné de poisson et d'épinards, en dessert des bananes frites... de quoi être rassasiés!
Au mur des photos de Rose rappelait sa vie et ravivait les souvenirs qui venaient à éclore de la bouche des uns et des autres quel que soit l'âge ou la proximité... Elle était là sans être là pendant cette soirée s'alliait l'ambiance festive adoucie par triste réalité.
La petite fille de deux ans très sereine me disait: " elle est bien au ciel", elle avait construit dans son imaginaire une image de sa mère rayonnante dans un monde d'ailleurs de bonheur. Son frère plus âgé avait du mal à comprendre et demeurait plus silencieux intériorisant un chagrin que sa raison en phase de maturation n'arrivait pas à traduire en mot...
Le mari encore sous le choc arrivait peu à reprendre ses activités professionnelles et semblait dépassé par la situation que le marabout n'est pas arrivé à conjurer et que lui n'avait pas encore résolue...
Le temps emportait avec le vent ce deuil long que les rites ont tenté d'adoucir et de réinsérer dans la vie.
Une expérience ensuite d'accompagnement dans un autre h^opital, dans le cadre d'une aumônerie protestante pour répondre à des demandes plus spécifiquement catholiques fut enrichissante.
J'ai ensuite privilégié mon travail d'infirmière et n'ai donc pas poursuivi l'accompagnement dans ce cadre spécifique qui fut d'un enrichissement indéniable. J'avais aussi bénéficié comme membre de l'aumônerie de formations pendant ces années spécifiques à l'accompagnement, relatives à l'écoute, au rôle de l'accompagnement, aux besoins spirituels et religieux, à la souffrance morale, voire spirituelle au sens large...
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extrait de mon livre "tout proche dans le deuil le soin de l'endeuillé", ed. Persée, 2010.